Tech & Innovation au Féminin

Quand les femmes réinventent la tech : portraits de pionnières et d’innovatrices

En 1993, l’historienne des sciences américaine Margaret Rossiter a donné un nom à un phénomène ancien : l’« effet Matilda », du nom de la militante Matilda Joslyn Gage. Il désigne la tendance à minimiser, voire à attribuer à d’autres, les découvertes faites par des femmes. L’histoire du numérique en offre de nombreux exemples. Pourtant, sans quelques esprits remarquables, souvent restés dans l’ombre, il n’y aurait ni langages de programmation tels que nous les connaissons, ni Wi-Fi, ni premiers pas sur la Lune. Portraits de pionnières et d’innovatrices, d’hier à aujourd’hui.

Ada Lovelace, le programme avant l’ordinateur

Fille du poète Lord Byron, Ada Lovelace (1815-1852) s’intéresse très jeune aux mathématiques. En 1843, elle traduit en anglais un article du mathématicien italien Luigi Menabrea consacré à la « machine analytique » imaginée par Charles Babbage, un calculateur mécanique qui ne sera jamais achevé. Ses notes de traduction sont bien plus longues que l’article lui-même. L’une d’elles, la note G, détaille la suite d’opérations permettant à la machine de calculer les nombres de Bernoulli : on la considère souvent comme le premier programme informatique publié.

Plus visionnaire encore, Ada Lovelace pressent que la machine pourrait manipuler non seulement des nombres, mais aussi des symboles, et pourquoi pas de la musique. Reconnue tardivement, elle a donné son nom à un langage de programmation créé pour le département de la Défense américain à la fin des années 1970, et une journée lui est dédiée chaque année, le deuxième mardi d’octobre, pour mettre en lumière les femmes scientifiques.

Grace Hopper, apprendre aux machines à parler notre langue

Docteure en mathématiques de l’université Yale, Grace Hopper (1906-1992) s’engage en 1943 dans la réserve de la marine américaine. Affectée à Harvard, elle programme le Mark I, l’un des premiers grands calculateurs automatiques. Elle rejoint ensuite l’équipe qui développe l’Univac, l’un des premiers ordinateurs commerciaux.

Sa conviction : les ordinateurs doivent comprendre des instructions proches de la langue humaine, plutôt que des suites de chiffres. Au début des années 1950, elle conçoit l’un des tout premiers compilateurs, ces programmes qui traduisent un langage lisible en instructions pour la machine. Ses travaux inspirent directement le Cobol, langage de gestion né en 1959 et encore utilisé aujourd’hui dans certains systèmes bancaires et administratifs. Elle quitte la marine en 1986, à 79 ans, avec le grade de contre-amiral.

Hedy Lamarr et Katherine Johnson, longtemps dans l’ombre

Star d’Hollywood, Hedy Lamarr (1914-2000) est aussi inventrice. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle conçoit avec le compositeur George Antheil un système de communication secrète destiné à empêcher le brouillage des torpilles radioguidées : le signal saute d’une fréquence à l’autre selon une séquence connue seulement de l’émetteur et du récepteur, sur le modèle des rouleaux perforés des pianos mécaniques. Le brevet est accordé en 1942. Ce principe de saut de fréquence sera repris des décennies plus tard dans des technologies de communication sans fil.

Mathématicienne, Katherine Johnson (1918-2020) entre en 1953 au centre de recherche de Langley, qui deviendra un centre de la NASA. Elle calcule des trajectoires de vol spatial, dont celle d’Alan Shepard, premier Américain dans l’espace en 1961. L’année suivante, l’astronaute John Glenn demande qu’elle vérifie elle-même les calculs de l’ordinateur avant son vol orbital. Femme noire dans un milieu dominé par les hommes blancs, sous le régime de la ségrégation, elle reçoit en 2015 la médaille présidentielle de la liberté. Son histoire a inspiré le film Les Figures de l’ombre (2016).

Margaret Hamilton et Radia Perlman, les architectes discrètes

Au Massachusetts Institute of Technology, Margaret Hamilton dirige dans les années 1960 l’équipe chargée du logiciel de vol embarqué des missions Apollo. Elle contribue à imposer l’expression « génie logiciel » (software engineering) pour faire reconnaître la programmation comme une discipline d’ingénierie à part entière. Elle a reçu la médaille présidentielle de la liberté en 2016.

Radia Perlman, elle, a conçu au milieu des années 1980 l’algorithme du spanning tree, qui permet aux réseaux informatiques d’éviter les boucles dans lesquelles les données tourneraient sans fin. Discret pour le grand public, ce travail est l’une des briques qui font fonctionner de nombreux réseaux locaux.

Trois pionnières françaises à redécouvrir

Marion Créhange (1937-2022) soutient en mars 1961, à Nancy, une thèse intitulée Structure du code de programmation. Elle est considérée comme la première thèse d’informatique soutenue en France, toutes personnes confondues. Elle poursuivra sa carrière à Nancy, notamment sur les systèmes d’information.

Alice Recoque (1929-2021), diplômée de l’École supérieure de physique et de chimie industrielles de Paris, participe dès le milieu des années 1950 à la conception des premiers ordinateurs français. À la Compagnie internationale pour l’informatique, elle dirige ensuite le projet du Mitra 15, un mini-ordinateur commercialisé à partir du début des années 1970 et vendu pendant plus de dix ans. Elle s’intéressera plus tard aux architectures parallèles et à l’intelligence artificielle. La première biographie qui lui est consacrée, Qui a voulu effacer Alice Recoque ? de Marion Carré, est parue en 2024.

Rose Dieng-Kuntz (1956-2008), née au Sénégal, devient la première femme africaine diplômée de l’École polytechnique. Chercheuse à l’Inria, elle est en 1992 la deuxième femme à prendre la tête d’une équipe de recherche de l’institut. Spécialiste de l’intelligence artificielle, de la gestion des connaissances et du web sémantique, elle reçoit le prix Irène Joliot-Curie en 2005, trois ans avant sa disparition, à 52 ans.

Les innovatrices d’aujourd’hui

La reconnaissance progresse, lentement. Le prix Turing, souvent présenté comme le « Nobel de l’informatique », a été attribué pour la première fois à une femme, Frances Allen, en 2006, pour ses travaux sur l’optimisation des compilateurs. Barbara Liskov l’a reçu en 2008, Shafi Goldwasser en 2012. Dans le domaine de l’IA, Fei-Fei Li a piloté la création d’ImageNet, une immense base d’images annotées présentée en 2009, qui a joué un rôle clé dans l’essor de l’apprentissage profond. Joy Buolamwini a montré en 2018 que des logiciels commerciaux d’analyse faciale se trompaient bien davantage sur les femmes à la peau foncée, avant de fonder l’Algorithmic Justice League pour alerter sur ces biais.

Ce que ces parcours nous apprennent

  • L’innovation vient souvent des marges : une actrice, une traductrice, une calculatrice ont changé l’histoire des techniques.
  • La reconnaissance n’est pas automatique : beaucoup de ces femmes ont été célébrées des décennies après leurs travaux.
  • Les modèles comptent : connaître ces noms aide les jeunes filles à se projeter dans des métiers scientifiques.
  • Le collectif est décisif : la plupart de ces innovations sont nées dans des équipes, d’où l’importance d’y avoir sa place.
  • Raconter, c’est réparer : citer et transmettre ces histoires est une manière concrète de lutter contre l’effet Matilda.

De la note G d’Ada Lovelace aux travaux sur les biais algorithmiques, le fil est continu : des femmes inventent, programment et questionnent la technologie depuis ses origines. Les remettre dans le récit, c’est simplement rendre l’histoire plus juste.

Sources

Photo : Christina Morillo, StockSnap (CC0)