Une promotion que l’on croit devoir à la chance, un compliment que l’on balaie d’un « oh, ce n’était rien », la peur diffuse qu’un jour quelqu’un découvre que l’on n’est pas à la hauteur : le syndrome de l’imposteur est devenu l’un des sujets les plus partagés du développement personnel au féminin. Le terme est pourtant souvent employé à tort et à travers. Voici ce que la recherche en dit vraiment, ce qu’elle ne dit pas, et quelques pistes concrètes pour desserrer l’étau.
D’où vient l’expression
Le concept est né en 1978 sous la plume de deux psychologues américaines, Pauline Rose Clance et Suzanne Imes. Dans un article consacré à des femmes très diplômées et reconnues dans leur métier, elles décrivent un « phénomène de l’imposteur » : malgré des réussites objectives, ces femmes restaient persuadées de ne pas être intelligentes et d’avoir trompé leur entourage. Elles attribuaient leurs succès à la chance, au travail acharné ou à une erreur d’appréciation des autres, jamais à leurs compétences.
Point important, souvent oublié : il ne s’agit pas d’un diagnostic médical. Le phénomène de l’imposteur ne figure pas dans les classifications des troubles mentaux. C’est une façon de vivre ses réussites, plus ou moins intense, que les psychologues mesurent avec des questionnaires, le plus connu étant l’échelle de Clance, en vingt questions.
Ce que montrent les études
La synthèse la plus citée a été publiée en 2020 dans le Journal of General Internal Medicine par une équipe menée par Dena Bravata. Elle a passé en revue 62 études portant sur 14 161 personnes. Ses principaux enseignements :
- La fréquence du phénomène varie énormément selon les études, de 9 % à 82 %, surtout en fonction du questionnaire utilisé et du seuil retenu. Méfiance, donc, envers les titres du type « 70 % des gens en souffrent ».
- Il touche les hommes comme les femmes, de l’adolescence à la fin de carrière. Les résultats sur les différences entre les sexes ne vont pas tous dans le même sens.
- Il est souvent associé à de l’anxiété et à des symptômes dépressifs, ainsi qu’à une moindre satisfaction au travail et à l’épuisement professionnel.
- Il apparaît particulièrement fréquent dans les groupes minoritaires, ce qui suggère que le contexte compte autant que la personnalité.
- Enfin, au moment de cette revue, aucune étude publiée n’avait évalué de traitement spécifique.
Autrement dit, le sentiment d’imposture est réel et répandu, mais il n’existe pas de méthode validée pour « en guérir ». Les pistes ci-dessous relèvent du bon sens psychologique et des approches utilisées en accompagnement, pas d’un protocole éprouvé.
Le cycle de l’imposteur
Clance a décrit un mécanisme qui entretient le sentiment d’imposture. Face à une nouvelle tâche (un dossier, une présentation, un entretien), l’anxiété monte. Deux réactions sont fréquentes : la surpréparation, qui consiste à travailler bien au-delà du nécessaire, ou la procrastination suivie d’un rush de dernière minute. La tâche réussit. Mais la réussite est aussitôt attribuée à l’effort démesuré (« j’ai dû travailler deux fois plus que les autres ») ou à la chance (« j’ai eu de la chance cette fois »). Rien ne vient donc renforcer la confiance, et le cycle recommence au projet suivant.
Reconnaître ce cycle est déjà utile : il explique pourquoi l’accumulation de succès, à elle seule, ne suffit pas à faire disparaître le doute.
Un problème individuel… ou d’environnement ?
Une critique s’est imposée ces dernières années. Dans un article de la Harvard Business Review paru en 2021, Ruchika Tulshyan et Jodi-Ann Burey invitent à « arrêter de dire aux femmes qu’elles ont le syndrome de l’imposteur ». Selon elles, l’étiquette transforme en défaut personnel un malaise qui vient souvent de l’environnement : être la seule femme d’une réunion, voir ses idées reprises par d’autres, recevoir des retours plus sévères ou plus vagues que ses collègues.
Les deux lectures ne s’excluent pas. On peut travailler sur sa façon d’interpréter ses réussites et reconnaître que certains contextes fabriquent du doute. Se demander « est-ce moi, ou est-ce la situation ? » est souvent le premier pas pour ne plus porter seule un problème qui n’est pas uniquement le sien.
Trois exercices concrets
1. Le dossier de preuves. Pendant un mois, notez chaque semaine trois éléments factuels : une tâche menée à bien, un retour positif reçu, un problème résolu. Écrivez les faits, pas votre interprétation (« le client a signé », pas « j’ai eu de la chance »). Relisez ce dossier avant un entretien annuel, une négociation ou une prise de poste. Il sert de contrepoids à la mémoire sélective, qui retient plus volontiers les erreurs que les réussites.
2. La réattribution. Après un succès, posez-vous trois questions par écrit : qu’est-ce que j’ai fait, concrètement ? Quelles compétences ai-je utilisées ? Est-ce que je dirais « c’était de la chance » si une collègue avait obtenu le même résultat ? Cet exercice ne nie pas la part de chance ou d’aide reçue ; il rétablit simplement la part qui vous revient.
3. La parole partagée. Le sentiment d’imposture se nourrit du silence : chacune pense être la seule à douter. En parler à une collègue de confiance, à une mentore ou dans un réseau professionnel permet souvent de découvrir que d’autres vivent la même chose, y compris celles que l’on admire. C’est aussi l’occasion d’obtenir un regard extérieur sur son travail, plus fiable que son propre jugement dans ces moments-là.
Ces exercices vont de pair avec d’autres compétences que nous avons abordées : apprendre à dire non sans culpabiliser, ce qui évite la surcharge typique du cycle de l’imposteur, ou travailler son image de soi, comme nous l’expliquions dans notre article sur le miroir et la confiance. Et pour celles qui changent de vie professionnelle sur le tard, le doute revient souvent au moment de se lancer : un accompagnement peut aider à trouver sa voie après la retraite.
Quand en parler à un professionnel
Douter de soi de temps en temps fait partie de la vie professionnelle, et une dose de remise en question est même utile. Mais si le sentiment d’imposture s’accompagne d’une anxiété permanente, de troubles du sommeil, d’un épuisement ou d’une tristesse qui dure, il mérite d’être pris au sérieux. Un médecin, un psychologue ou le service de santé au travail peuvent aider à faire la part des choses, d’autant que l’anxiété et la dépression sont fréquemment associées au phénomène.
Cet article informe et ne remplace pas l’avis d’un professionnel de santé.
Sources
- Bravata D. M. et al., « Prevalence, Predictors, and Treatment of Impostor Syndrome: a Systematic Review », Journal of General Internal Medicine, 2020
- Tulshyan R., Burey J.-A., « Stop Telling Women They Have Imposter Syndrome », Harvard Business Review, février 2021
- Clance P. R., Imes S. A., « The impostor phenomenon in high achieving women: dynamics and therapeutic intervention », Psychotherapy: Theory, Research & Practice, 1978
Photo : Christina Morillo, StockSnap (CC0)


