Développement Personnel & Confiance en Soi

Oser dire non : ce que la recherche dit du refus, et comment l’apprendre pour gagner en confiance

Un dîner auquel on n’a aucune envie d’aller, un dossier de plus « juste pour cette fois », la tenue du stand de la kermesse un samedi matin : beaucoup de « oui » sortent avant même que l’on ait pris le temps d’y réfléchir. Refuser paraît risqué, impoli, presque égoïste. La recherche en psychologie et en économie apporte pourtant deux constats plutôt rassurants. D’abord, les conséquences d’un refus sont en général bien moins lourdes qu’on ne l’imagine. Ensuite, dire non est une compétence, et une compétence se travaille.

Pourquoi le « oui » nous échappe

Le réflexe d’acquiescer a plusieurs ressorts : l’envie d’être appréciée, la peur du conflit, la conviction d’être la seule à pouvoir s’en charger, ou simplement la gêne de décevoir quelqu’un en face de soi. Chez beaucoup de femmes s’y ajoute un apprentissage précoce : être serviable, arrangeante, disponible. Il ne s’agit pas d’un trait de caractère gravé dans le marbre, mais d’un mélange d’habitudes et d’attentes sociales. C’est précisément ce qui le rend modifiable.

Ces attentes ne sont pas abstraites. En France, la dernière grande enquête Emploi du temps de l’Insee montrait qu’en 2010 les femmes assuraient environ 64 % des heures de travail domestique, selon la définition intermédiaire retenue par l’institut. Quand une grande partie des tâches du quotidien repose déjà, par défaut, sur les mêmes épaules, chaque « oui » supplémentaire pèse plus lourd qu’il n’en a l’air.

Au travail, on sollicite davantage les femmes

Une étude publiée en 2017 dans l’American Economic Review par Linda Babcock, Maria Recalde, Lise Vesterlund et Laurie Weingart s’est intéressée à ce que les autrices appellent les tâches « peu promouvables » : rédiger un compte rendu, siéger dans un comité, organiser le pot de départ. Elles sont utiles au collectif, mais pèsent peu dans une carrière. En combinant des expériences en laboratoire et des données de terrain, l’équipe montre que les femmes se portent plus souvent volontaires pour ces missions, qu’on les leur demande plus souvent, et qu’elles acceptent plus souvent quand on les sollicite.

Dans l’une des observations de terrain, menée dans une grande université américaine, les enseignantes-chercheuses ont répondu favorablement à un appel à volontaires pour un comité nettement plus souvent que leurs collègues masculins. Détail révélateur : en laboratoire, l’écart disparaissait dans les groupes composés uniquement de femmes ou uniquement d’hommes. Selon les chercheuses, le moteur principal n’est pas une préférence féminine pour ces tâches, mais une croyance partagée par tous : on s’attend à ce que les femmes disent oui. Comprendre cela aide à ne plus prendre chaque sollicitation pour une évidence.

Refuser coûte moins cher qu’on ne le croit

Fin 2023, deux chercheurs en marketing, Julian Givi et Colleen Kirk, ont publié dans le Journal of Personality and Social Psychology une série de cinq expériences sur les invitations déclinées. Leur conclusion : la personne qui refuse surestime systématiquement la déception ou l’agacement de celle qui invite, ainsi que les dégâts sur la relation. Celle qui invite, de son côté, s’attarde moins sur le refus lui-même et tient davantage compte des raisons qu’on ne le pense.

Les auteurs apportent une nuance utile : décliner absolument tout finit par éloigner les autres, car les liens se construisent aussi en partageant du temps. Le but n’est donc pas de dire non à tout, mais de cesser de dire oui par peur.

L’affirmation de soi, une compétence qui s’apprend

Les psychologues parlent d’affirmation de soi (ou assertivité) : la capacité à exprimer ses besoins, ses opinions et ses limites de façon claire, sans agresser l’autre et sans s’effacer. Elle se situe entre deux pièges bien connus : la passivité, qui consiste à tout accepter puis à ruminer, et l’agressivité, qui consiste à refuser en claquant la porte. Elle s’enseigne notamment dans des groupes d’entraînement inspirés des thérapies comportementales et cognitives.

Deux outils classiques sont nés de cette tradition. La méthode DESC, popularisée dans les années 1970 par Sharon Anthony Bower et Gordon Bower dans leur livre Asserting Yourself, structure une demande ou un refus en quatre temps. Le « disque rayé », décrit par le psychologue Manuel J. Smith dans When I Say No, I Feel Guilty (1975), consiste à répéter calmement la même réponse face à l’insistance, sans se laisser entraîner dans la justification.

  • Décrire les faits, sans jugement : « On me propose de reprendre ce dossier en plus des deux en cours. »
  • Exprimer ce que l’on ressent ou pense : « Je ne pourrai pas le faire correctement dans ces délais. »
  • Spécifier ce que l’on souhaite : « Je préfère que l’on voie qui d’autre peut s’en charger. »
  • Conséquences positives de la solution : « Je pourrai ainsi rendre les deux autres à temps. »

Des formules qui aident, sans se justifier pendant dix minutes

  • Gagner du temps. « Je regarde mon agenda et je te réponds demain. » Un délai transforme un réflexe en décision.
  • Refuser la demande, pas la personne. « Merci d’avoir pensé à moi, mais cette fois je ne pourrai pas. »
  • Une raison brève suffit. Une longue liste d’excuses ouvre la négociation ; une phrase simple la ferme poliment.
  • Proposer une alternative, seulement si on la souhaite. « Pas ce mois-ci, mais je peux relire le document la semaine prochaine. »
  • Poser la question de la répartition. « Qui s’en est occupé la dernière fois ? On pourrait instaurer un roulement. »
  • Tenir sa position. Face à l’insistance, reformuler la même réponse, sur le même ton, sans ajouter d’arguments.
  • S’entraîner sur de petits enjeux. Décliner une offre commerciale ou une invitation peu importante prépare aux refus plus délicats.

Ce que le non change à la confiance

La confiance en soi ne se décrète pas, elle se construit par l’expérience. Chaque refus qui se passe bien vient corriger la catastrophe que l’on avait anticipée, et le suivant devient un peu plus facile. C’est le principe de l’exposition progressive, utilisé de longue date en thérapie comportementale : on commence par les situations les moins chargées émotionnellement, et l’on monte d’un cran quand l’appréhension baisse. La culpabilité ressentie juste après un refus est normale ; elle diminue avec la répétition, à condition de ne pas revenir sur sa décision pour la faire disparaître.

Dire non, c’est aussi dire oui à autre chose : à son sommeil, à un projet qui compte, à une soirée sans obligation. Si la fatigue persiste malgré un agenda allégé, d’autres causes méritent d’être explorées, comme le manque de fer, fréquent chez les femmes : parlez-en à votre médecin.

Enfin, une limite importante : quand le refus semble impossible parce que l’on craint la réaction d’un conjoint, d’un proche ou d’un supérieur, il ne s’agit plus d’un manque d’assertivité. En cas de violences, le 3919 (Violences Femmes Info) est gratuit et anonyme ; en cas de harcèlement au travail, le médecin du travail et les représentants du personnel peuvent être alertés.

Sources

Photo : Kristin Hardwick, StockSnap (CC0)